Depuis plus d’une semaine maintenant, suite à une vague de révélations d’écoutes téléphoniques « malveillantes et frauduleuses » publiée dans un premier temps par le Guardian, le journal de la gauche, perfide Albion est secouée par un tsunami médiatique de grande magnitude.

L’indignation du peuple à l’unisson semble complète. Comment des journalistes ont-ils osé enfreindre la loi et écouter des conversations téléphoniques privées notamment dans le cas d’affaires de meurtre ou de tragédies familiales ? Comment des policiers ont-ils pu monnayer des informations confidentielles sur les enquêtes en cours ? En quoi la maladie du fils de l’ancien premier ministre Gordon Brown est-il d’intérêt public ? Shocking et immoral sont les leitmotive nationaux.
Non seulement certains policiers auraient été payés par News of the World pour fournir des renseignements au journal, mais le patron de la police britannique, lui-même, a aussi bénéficié des largesses du groupe.
| "Le patron de la police bénéficie d’un passe-droit à 12 000 livres" titre l’édition dominicale du Times (groupe Murdoch).Ce quotidien révèle que le chef de la police britannique, Sir Paul Stephenson, et son épouse ont séjourné gratuitement, en janvier dernier, à Champneys une résidence hotelière de luxe qui possède l’un des spas les plus luxueux d’Angleterre. |
Ce scandale va voir plus d’une tête tomber et pas seulement au sein du groupe. Il a probablement causé la mort de sa première victime , le whistleblower Sean Hoare, ex-journaliste de News of The World qui a déclanché la sonnette d’alarme.

Manipulation médiatique, corruption, règlement de compte ou véritable raz le bol populaire ?
Les vraies raisons de cet élan national contre sa très lucrative presse à scandales seraient-elles véritablement celles cités quotidiennement depuis 15 jours ?
Ne serions nous pas au cœur d’une intrique média politique digne d’une pièce Shakespearienne ?
Le kristallnacht de la très rentable presse à scandales, la première chasse aux sorcières en bonne et due forme du vingt et unième siècle aurait commencé dans un pays qui a pourtant la réputation de traditionnellement nourrir et défendre le droit à l’information du peuple, notamment sur le comportement de son élite réputée vertueuse de naissance.

Une mission que s’était juré d’accomplir l‘ Australo-Américain Rupert Murdock dans les années 70 en prenant la direction du quotidien The Sun puis en achetant en 1981 The Times et The Sunday Times. Son éthique : prendre le parti du peuple et de la méritocratie en exposant une aristocratie moribonde et un establishment torpide et quelquefois corrompu (Polly Toynbee : The Guardian du 16 juillet 2011)
Pourquoi cet acharnement britannique contre l’empire Murdoch et son entourage?
Comme l’écrivait Jean-Claude Sergeant dans un article publié dans le Monde Diplomatique en janvier 1999, à l’époque où Pinault et Murdock nouait une alliance en s’emparant d’une partie significative du capital de TF1 lors de sa privatisation, « la personnalité du baron des médias est tellement caricaturale qu’elle en devient presque pédagogique ; Réactionnaire pourfendeur des syndicats, ami et parrain des puissants qu’ils soient de droite ou de centre-gauche, patron des clubs sportifs manipulés aux seules fins de rapporter un profit maximum ».
Jusqu’ici, rien d’anormal et de condamnable dans un monde capitaliste en perpétuelle quête de profit .
Comment Murdoch est-il devenu l’ennemi numéro 1 de l’establishment et aujourd’hui du peuple ?
- Dans un premier temps, le patron de New Corp ne s’est pas fait d’amis en critiquant la BBC et sa redevance télévisée qu’il compare à un impôt indirect ou une rente de situation « inique et malsaine ».
- Il a insulté les principaux acteurs de la télévision britannique en les accusant de passer davantage de temps à faire pression sur le pouvoir politique pour conserver ou conforter leurs intérêts acquis sur le front national qu’à conquérir des parts de marché à l’extérieur.
- Ses 40% du capital de BSkyB, le principal système de télévision satellitaire européen a localisé son siège social en Australie avec toutes les conséquences que cela impliquent.
- Il s’est fait des ennemis héréditaires dans le petit cercle de la presse en bafouant une loi sur l’audiovisuel.
Profitant des bonnes relations qu’il entretenait avec Margaret Thatcher (avec qui il partageait un goût pour la libre entreprise et la haine de l’establishment bien-pensant incapable d’innover et de prendre des risques), soutenue dès 1979 par tous les titres du groupe, la Commission sur les fusions et les monopoles aurait fermé les yeux lors du rachat du Times et du Sunday Times en 1981. Cette inertie de la commission est une sorte d’approbation d’une violation flagrante de la loi sur l’audiovisuel de 1996 interdisant la prise de contrôle d’une société de télévision privée par un groupe détenant plus de 20% du marché national, autre source de ressentiment et de jalousie dans le monde de l’audiovisuel et des médias.
- Il a récidivé en 1990, lors de la fusion de Sky Television (Murdock) avec le consortium British Satellite Broadcasting (qui était au bord de la faillite), l’organe de régulation de l’audiovisuel privé (l’Independant Broadcasting Authority (IBA) lui a accordé sans objection une licence, ce qui a discrédité un organe de contrôle devenu impuissant et « sans dents » pour reprendre l’expression anglaise.
- Depuis son rachat en 1969 du News of the world, Rupert Murdock fait figure de paria dans le petit cercle des propriétaires de Fleet street.. En reprenant The Sun, la même année, le titre devenu tabloïd a marqué les contours d’un nouveau journalisme axé sur le poujadisme, l’érotisme et le divertissement, sans oublier le sport, ce qui n’a pas manqué pas de créer polémique.
- Il ne s’est pas fait d’amis chez les syndicalistes en l’abolissant le droit de cité au sein de News Internationales à partir de 1987.
- Il a pratiqué impunément une politique de dumping, cassant les prix de vente de ses journaux pour éliminer la compétition.
- Il est le mécène de l’ultra-droite américaine finançant en autre le Weekly Standard. avec laquelle il partage ses engagements religieux le rapprochant de cette droite chrétienne américaine presbytérienne ce qui explique en partie sa position sur l’échiquier politique américain.
- La culture d’espionnage systématique pratiquée au sein du journal News of the World dont certains journalistes ont abusé a fini par se retourner contre eux . En l’occurrence, ils ont commis une erreur de jugement sérieuse s’estimant intouchables dans l’affaire du meutre de la jeune adolescente Milly Dowler, effaçant des messages de la messageries de son portable, redonnant espoir aux pauvres parents.
Murdock lui-même hanté par les écoutes
Une anecdote relatée par Andreas Whittham Smith dans The Independent2307923.html
“…Voilà près de quarante-deux ans que Rupert Murdoch contrôle News of the World. Lorsque l’obscur propriétaire de presse australien est arrivé en Angleterre, en 1969, pour tenter d’acheter le journal, je suis allé le rencontrer à l’aéroport de Heathrow, avant de faire le trajet avec lui jusqu’en ville. J’étais alors un jeune journaliste financier. Arrivé à l’hôtel Savoy, M. Murdoch s’est dirigé vers la réception. Dès qu’on lui a donné son numéro de chambre, il a demandé d’en changer. Je lui ai demandé pourquoi. “Eh bien, m’a-t-il répondu,j’ai peur que celle qu’on m’a donnée n’ait été mise sur écoutes.”
Même à l’époque, les écoutes téléphoniques et l’espionnage électronique le hantaient déjà. Maintenant, ils causeront sa perte et l’article 79 pourrait l’accabler au Jugement dernier. »
La presse au service de l’économie ?
Comment en est-on arrivé là dans un pays ou les tabloïds font recettes et aident à financer une presse plus sérieuses, moins branchée sur les affaires de coucheries et de scandales de mœurs qui font généralement la une de cette presse des potins ?
Quel serait le véritable enjeu qui se cache derrière les événements de ces derniers quinze jours ?
Le comportement voyou de la presse à scandales n’est pas récent et chaque publication regorge de ce voyeurisme malsain et infertile. L’acharnement contre la rédactrice en chef du journal Rebekah Brooks et de son propriétaire Rupert Murdock ne puiserait-il pas son origine dans une sordide affaire de gros sous et d’influence, voire de manipulation politique ?
En effet, le projet d’acquisition de BSkyB par News Corp semble avoir déclenché un processus de règlement de compte machiavélique orchestré par une gauche vaincue aux dernières élections, en parti, par la prise de position idéologique « impardonnable » du groupe Murdock en faveur des conservateurs. A chacun son tour, pourrait-on dire, quand on sait que Tony Blair et la gauche avait reçu le même soutien en 1997.
La presse au service du pouvoir ?
L’Angleterre devrait se féliciter d’avoir un allier du pouvoir qui soutient à tour de rôle soit la gauche soit la droite et influence l’électorat dans un sens ou dans l’autre.
Une fois au pouvoir, le gouvernement élu est redevable à la presse qu’il utilise sans scrupules pour communiquer les décisions prises et préparer l’opinion publique aux effets adverses et impopulaires, assurant une cohésion sociale et politique.
Peut-on dire la même chose sur les grands groupes médiatiques français qui confortent leurs positions de dynastie inamovibles depuis … toujours ? Bouygues, Arnault, Pinault, Lagardère, le népotisme à la française est un exemple flagrant d’un capitalisme familiale et patriotique. Les fils et filles héritent des journaux, radios et télévisions de leur père. En 2003, Claude Bébéar déclarait à cet effet que quinze familles contrôlent prés de 35% de l’économie, ce qui constitue un record européen.
Dans une Angleterre qui vit mal la politique d’austérité du gouvernement et qui voit le taux de chômage augmenter et la promesse de création d’emplois s’estomper, cet engouement patriotique a rapidement fait boule de neige.
SQP est probablement une des rares plateformes qui semblent ne pas adhérer aux thèses développés en explication à ce coup de théâtre des médias, déplorant la schizophrénie endémique d’un système qui se veut mercantile tout en prônant le moral et l’éthiquement correct rarement synonymes.
La presse citoyenne et garante des valeurs démocratiques ?
Il serait donc acceptable d’écouter « illégalement » les conversations de parlementaires et de dignitaires trichant et ne jouant pas le jeu parlementaire dans les règles établies, mais criminel d’obtenir des informations malhonnêtement voire même illégalement en écoutant des conversations privées quitte à payer la police ou les services secrets qui ont carte blanche dans le domaine. Qui a jamais douté que la presse et la police étaient de connivence dans les affaires de meurtres et de corruptions?
Paul Dacre, le propriétaire d’un autre journal à scandales le Daily Mail se réjouit des mésaventures du News Corps et se frotte les mains à l’idée de se faire une place au soleil une fois Murdock éliminé. Selon le Guardian, il aurait déploré la condamnation à une peine de prison le délit d’obtention frauduleuse d’information médicales, financières et banque de données à caractère prives. Ce durcissement de la législation existante en matière de délit de presse ne servirait qu’à museler les journalistes et enfreindre à la liberté de la presse. Avait-il tort ? L’investigation journaliste au même titre que l’enquête policière peut-elle se faire en toute légalité ? Tout lecteur assidu d’une telle presse ne peut sérieusement pas s’étonner des récentes révélations sans se remettre en question? N’achète-t-il pas ce genre de journaux pour justement accéder à des morceaux de vie privée sans grand intérêt public renforçant par ce biais ses rancunes sociales ou ses frustrations politiques. Le voyeurisme n’est-il pas plus docile et contrôlable que l’action sociale ?
Le rôle du journaliste dans notre société d’aujourd’hui n’est pas anodin et purement mercantile. Dans un contexte moderne dominé par l’internet, l’information rapide, gratuite et en boucle, le journalisme est en crise et en phase de reconstruction. Il serait peut-être bon de cesser de critiquer impunément une profession originellement gardienne des valeurs sacrées d’une nation comme c’est le cas dans ce pays qui se vante d’avoir une presse libre et puissante, ayant le pouvoir de renverser un gouvernement qui a trahi ses électeurs. Combien de pays démocratiques peuvent-ils se vanter de telles prouesses à part les USA et la Grande Bretagne?
Tout journalisme n’est pas coupable de peopolisation ou cannibalisation de l’information mais soyons honnête, les nouvelles approfondies et les analyses intelligentes ne font pas recette. Rebekah Brooks et la famille Murdock ont très justement attiré l’attention de la commission sur le rôle de contre pouvoir d’une telle presse qui contrairement au Financial Times, au Guardian, à The Independent et à l’Observer et autres journaux sérieux n’arrivent pas souvent dans les chaumières.
Intérêt public versus droit à une vie privée
Si l’intérêt public prime sur l’intérêt privé comme semble l’indiquer les politiques qui s’offusquent en masse, l’ hypocrisie du scandale des écoutes téléphoniques effectuées par le journal dominical News of The world et la mauvaise foi et manque de solidarité du monde journaliste britannique risque de précipiter leurs médias dans un tourbillons de contrôles et de réglementations paralysantes.
Adieu la liberté d’expression, bonjour les modèles de contrôle des communications des médias anti-démocratiques à la chinoise et d’une certaine mesure à la française , modèles dans lesquels l’Etat "infaillible" dicte impitoyablement sa loi dans le soi-disant intérêt général.
Les journalistes dans ces pays sont non seulement menacés mais souvent arrêtés , les sièges sociaux des journaux rebelles régulièrement fouillés (Le Canard Enchainé) afin de décourager tout bon citoyen de dénoncer des institutions corrompues ou des pratiques frauduleuses (l’affaire DSK).
Ne sommes-nous pas tout simplement en train d’assister à la mise à mort du journaliste citoyen issu de la révolution populaire?
La fin du paysage journaliste tel que nous le connaissions est à l’horizon. La presse britannique bien qu’ imparfaite est efficace. Elle est redoutée par une élite pratiquement intouchable dans la plupart des régimes autoritaires.
Citoyens, attention, le changement idéologique en cours menace gravement l’équilibre fragile entre le peuple et le pouvoir. Vous n’aimez pas la presse à scandale, rien ne vous oblige de l’acheter !